L'Hôtel de la Poste - à Asnières - est là depuis au moins un siècle.

Les photos d'Eugène Atget testifient de cette presqu'île de la boucle de la rivière : des champs de chiffonniers, de maraîchers et de vignes traversés par des ânes qui rentraient dans leurs ânières après une journée à tirer des charriots de sable sorti de la Seine.

Jean Michel le cordonnier me dit que Napoléon a dormi une nuit en face, dans une ancienne bâtisse récemment relookée : la modernité agressante mais cheap d'une agence immobilière en temps de crise. On ne peut pas les rater : le vide désespéré qui s'aperçoit à travers leur vitrine clinquant neuf est palpable ; l'immobilité du marché immobilier.

C'est presque cruel de ma part de rentrer comme ça sans la moindre intention d'acheter. Ils me scrutent, leurs doigts fébriles attendant l'instant où ils pourront inscrire mes détails dans leur fichier d'acheteurs. Ils montrent à leur tour, évidemment, peu d'intérêt pour mes envies de corroboration sur l'histoire de Napoléon. Et non, je ne peux pas voir la cours. Pourquoi ? On n'a pas la clé. Étrange, c'est quand même un des accessoires primordiaux de leur profession.

De toute façon Monsieur Chaix des archives à la Mairie d'Asnières me l'a déjà dit "Aucune preuve!" Mais la rumeur est vivace. Pour moi ça suffit, alors j'en parle, et ainsi je fais perdurer la rumeur …

Berthy des antiquités "La Marotine" me sort toute un tas de vielles cartes postales montrant que ce carrefour est resté intact, un village, depuis un siècle : hôtel, boucherie, mercerie, boulangerie. Pourquoi les merceries d'antan vendaient des journaux ?... la réparation de vêtements était une tâche quotidienne peut-être ? on rachetait moins…

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La vieille dame, qui tient maintenant le magasin de ses grands parents, est obligée d'acheter ses journaux par lots, par bouquets comme on dit pour les chaînes de télé, ce qui explique la prépondérance de magazines pornos au fond du boutique.

Elle est comme un écureuil.

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Dans son nid tapissé de mousse et d'herbe, elle y vit de sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, penchée sur ses livrets de commandes, feuilletant sans cesse ses piles de journaux périmés, éditions de "Mots Croisées" et de "Qui Sais?" qui s'entassent sur les anciennes étagères de la mercerie.

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L'intérieur n'a pas changé depuis cent ans,

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la peinture vert-caca de pigeon patinée par des années de doigts gras, de poussière de journaux et des soupirs humides de ceux qui repartent accablés car ils se sont trompés de jour de commande …

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Madame, (je ne connais pas son nom et je n'osais pas le demander) n'est pas tendre avec ses clients.

"Ferme la porte! On n'est pas dans le désert ici !" crache-t-elle à un jeune black élégamment habillé en manteau de cachemire. Le monsieur ferme la porte doucement - pas le moindre commentaire traverse son visage.

"Tu t'es trompé de semaine, c'est pourquoi!" elle rétorque à un vieux monsieur qui est revenu avec un journal qui n'était pas celui qu'il voulait.

"Arrête de prendre des cachets, t'as toujours une semaine de retard, tu perds la tête!"

"Ooooh  mais…." le vieux monsieur repart comme un enfant qui souffre de la douleur intense que seule lui peut connaître au refus de sa mère de lui acheter des bonbons. Une semaine entière à relire le journal qu'il a déjà lu.

Mr

La vieillesse est une torture.

Je sais, on me la souvent dit. Alors Madame, qui s'acharne, doyenne de son petit royaume, terrorise ses sujets. Elle a tous les droits, les droits de s'enrager, d'insulter, de rejeter ses clients, car elle est en combat. C'est un combat nôble, c'est celui de la vie.

Ce grand poète gallois que mon père, en vieillissant lui aussi, me cite toujours en parle parfaitement. Voilà un bout, je ne vais pas le traduire, débrouillez vous:

Do not go gentle into that good night,

Old age should burn and rave at close of day;

Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,

Because their words had forked no lightning they

Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright

Their frail deeds might have danced in a green bay,

Rage, rage against the dying of the light…                                             

Dylan Thomas